Ingrid Betancourt, une heure chrono à Deauville
La Franco-Colombienne, face à Christine Ockrent, s'exprimait pour la première fois dans l'Ouest : « Je n'ai plus
besoin qu'on se batte pour moi mais pour ceux qui sont encore dans la jungle. » : Jean-Yves Desfoux
Son arrivée a été préparée dans le plus grand secret. Pas d'interviews à la presse. Ni de rencontre avec les chefs d'entreprise ou les femmes politiques présentes. L'organisation du Forum évoque
un « agenda chargé ». À 9 h 18, Ingrid Betancourt pénètre dans une salle du centre des congrès, face à 1 200 invités. Une majorité de femmes, triées
sur le volet.
« Pendant six ans, cinq mois et quelques jours, je n'ai vécu qu'avec des hommes, raconte la Franco-Colombienne. Dans la jungle, les femmes soldats de la guérilla n'avaient pas
le droit de montrer leur féminité, elles n'avaient pas le droit à la moindre faiblesse, d'être fragile ou sensible. Il fallait être comme les hommes. Pour moi, être une femme a été un fardeau,
parce que cela aiguisait leur agressivité. »
« Organiser le monde autrement »
Interrogée par la journaliste Christine Ockrent, elle n'évite pas les questions sur ses conditions de vie. « J'ai vécu avec un hamac, une bible et pas mal de
moustiques », dit-elle pudiquement. Que pense l'ex-candidate écolo à l'élection présidentielle colombienne de la crise financière du moment ? La question n'arrivera jamais.
Mais plus loin, elle confie : « J'ai quitté un monde positif où les gens trouvaient du travail, où on avait le sentiment que tout était possible. Et depuis la guerre en Irak,
quelque chose a changé... Je crois qu'il faut organiser le monde avec d'autres critères, faire les choses non pas pour les intérêts ou le court terme. Mais pour
l'éternité. » Dans la salle, sa maman n'en perd pas une miette.
Le prix Nobel ? « Je n'ai plus besoin qu'on se batte pour moi mais pour ceux qui sont encore dans la jungle. » Son avenir ? « J'ai des
rêves. J'ai une idée très précise de ce que je veux faire. Pour mes frères qui sont dans la jungle. Mais je dois y travailler, la mûrir avant de l'exprimer. »
Soulagée, mais pressée, Ingrid Betancourt quitte Deauville aussitôt. Son ex-collaboratrice et ex-otage des Farc Clara Rojas, présente dans le public, part à sa poursuite. Scène surréaliste. Dans
les sous-sols, Rojas se faufile entre les journalistes, tente de percer le service d'ordre en criant « Ingrid, Ingrid, c'est Clara ! ». Sans succès,
elle est refoulée. « Je suis un peu déçue. Mais c'est son choix. »